L’anarchisme et l’antimilitarisme en procès

Titre original : Anarchism and Anti-Militarism on Trial Max Baginski Mother Earth 2, no. 8 Octobre 1907

Je suis presque enclin à penser que c’est un plaisir que d’être un révolutionnaire ou un anarchiste à Paris. Ils jouissent, pour ainsi dire, « bonne réputation dans la société ». Pas bien sûr le genre de crédit dont bénéficie l’homme qui paie régulièrement son loyer mais celui dont jouit qui a bravement combattu dans de nombreuses batailles, en dépit du danger et des risques de blessures, et qui, par conséquent, a gagné un si grand respect que personne n’ose le traiter comme une bête, comme la police et autres institutions aux États-Unis traitent généralement les anarchistes.

La semaine dernière, j’ai assisté au procès de neuf jeunes anarchistes parisiens qui étaient poursuivis pour avoir rédigé et distribué aux soldats un manifeste antimilitariste dans lequel ils utilisaient un » langage violent ». 1

J’étais désolé pour le citoyen : je me souviens parfaitement comment ces camarades de New York avaient été traités brutalement lorsqu’ils avaient été arrêtés à l’automne dernier en relation avec les réunions concernant Czolgosz. Il y a sans doute beaucoup d’américains raffinés et délicats parmi la multitude stupide de « citoyens fréquentables ». Si l’un d’entre eux avait assisté au procès dans le tribunal parisien, il aurait vers » des larmes de regrets pour être né dans le « pays bien-aimé de la liberté ».

La différence de traitement des anarchistes dans les tribunaux américains et français est stupéfiante— les juges et les avocats représentant l’état en jugeraient ainsi, tout spécialement. Dans les tribunaux américains, l’anarchiste est un paria, un criminel pur et simple. Il est considéré comme un dégénéré, dont la société et le gouvernement doivent se débarrasser à tout prix.

Dans les tribunaux parisiens, l’anarchiste est vu comme un militant représentant une grande et noble idée. Il n’est pas du tout un simple objet, une créature sans âme qui doit s’effacer humblement quand les juges, les jurés et les avocats se prêtent à leur supercherie éculée de « loi et d’ordre ». Il est l’accusé, mais il est aussi l’accusateur.

Durant les deux jours du procès, les accusés sont resté le centre d’intérêt. Ils ont exprimé, librement et vigoureusement, sans être interrompus, leur haine profonde du militarisme,le qualifiant de meurtre et de massacre à grande échelle; ils ont parlé en termes des plus dédaigneux de la « gloire du pays » des célèbres maréchaux et généraux de France. « Le militarisme est le chien courant du capitalisme, et nous, comme ouvriers et anarchistes, sommes déterminés à le combattre énergiquement et à le détruire. Nous nous moquons de votre justice, de votre patriotisme, de vos robes rouges.’ (En France les juges et les avocats d’État portent des robes rouges). Il est vrai que vous avez encore le pouvoir de nous envoyer en prison, mais dès notre retour, nous reprendrons le combat jusqu’à ce que votre société minable, votre patriotisme et votre militarisme pourris soient détruits. » C’était le refrain des discours délivrés devant le tribunal par les camarades. Ils s’accordaient avec le contenu du manifeste qui était à l’origine de leur arrestation. Il contenait le passage suivant: « Le jour où les révolutionnaires vont mettre la main sur les ‘piliers de la société’, ils les fusilleront aussitôt. »

Comment les Gary, Goff et Rosalsky d’Amérique auraient sauté de leurs sièges tachés de sang si ils avaient entendu un tel langage utilisé publiquement devant leur dignité sacrée. Sans doute auraient-ils hurlé : « Outrage à magistrat! Qu’on emmène ces types dans la cellule la plus sombre! »

Comme vous semblez pâlots, messieurs. Est il réellement vrai que vous et votre espèce êtes employés dans les abattoirs où la justice et l’humanité sont assassinées?

A Paris, les anarchistes à la barre étaient écoutés respectueusement par la cour, les jurés et l’audience. Un camarade, qui s’était excité un moment, a fait une pause de quelques secondes; le président, le juge et l’avocat de l’accusation ont attendu en silence jusqu’à ce que l’orateur ait recouvré son sang-froid.

Après que les accusés aient parlé, les témoins ont été appelés. Une nouvelle démonstration révolutionnaire antimilitariste! Charles Malato 2, l’auteur de l’article sur Mateo Morral et son acte 3, publié dans ce numéro de Mother Earth, Monore et deux autres camarades en lien avec le mouvement syndicaliste (dont je ne me souviens pas des noms), n’avaient pas grand chose à dire concernant la question juridique. Mais ils avaient beaucoup à dire sur la justesse et l’esprit révolutionnaire du mouvement antimilitariste. Eux aussi ont parlé comme des propagandistes virulents. Aucune excuse ne fut faite. Il n’a pas été avancé que les accusés étaient jeunes, fougueux et inexpérimentés, qu’ils deviendraient plus réalistes et plus calmes avec l’âge. Je me souviens très bien de l’attitude des « vieux camarades » de New York, lors de l’arrestation de quelques jeunes camarades qui avaient osé exprimer leur opinion concernant les motifs qui avaient poussé Czolgosz à assassiner McKinley.

Les révolutions en France n’ont peut-être pas réussi à apporter à l’humanité les grands résultats bénéfiques qu’on aurait pu souhaiter mais elles ont détruites à jamais cet esprit conservateur inébranlable qui entraîne la mort de tout progrès, cette attitude qui affirme que les conditions d’aujourd’hui dureront toujours.

Les français ont acquis de leurs révolutions le savoir et la conviction que tout est changeant dans la société et est condamné à laisser la place à une vie nouvelle,—oui, que même les momies les plus sacrées et les institutions doivent tomber.

Les témoins furent suivis par l’avocat de l’accusation, qui a parlé avec la fluidité d’un comédien. Son discours, bien que cynique, était dépourvue de toute malveillance personnelle. C’était le discours d’un fonctionnaire, concerné par la continuité du gouvernement et du capitalisme. Il a donc argumenté : « Vous devez envoyer ces gens en prison parce qu’ils sont un danger pour le gouvernement, pour le patriotisme et l’exploitation, pour toutes les bonnes choses, dont, nous, fonctionnaires et bourgeois, tirons nos salaires et nos revenus. »

Nos camarades inculpés montrèrent peu de considération pour le statut imposant du procureur. Ils l’ont interrompu sans cesse avec des remarques ironiques et moqueuses – encore une fois sans appel à l’outrage à magistrat.

Gustave Hervé et Urbain Gohier étaient les avocats de la défense, Hervé, éditeur de La Guerre Sociale, est actuellement le représentant principal du mouvement antimilitariste en France. Urbain Gohie est très connu comme écrivain éminent et révolutionnaire. 4

Après deux heures d’audience, le jury a rendu son verdict — coupables. Une exception fut faite, néanmoins pour le cas de Henriette Roussel, une camarade en lien avec l’Université Populaire. La brave Henriette protesta énergiquement contre cette exception, au motif qu’elle épousait les mêmes opinions et avait commis le même « crime » que les autres. Un bel exemple de « solidarité parmi les criminels ».

Sur l’accusation d’avoir incité à la désobéissance et à la mutinerie, les camarades ont écopé des peines suivantes: Goldsky 5, Ruff 6 et Molinier, trois ans de prison et cent francs d’amende chacun; L. Paris, deux ans et cent francs d’amende; Moucheboeuf 7, Josse, et Tafforeau, 15mois et cent francs d’amende chacun; Picardat et Mahe, étant très jeune, ont été envoyés en maison de correction.

Il est intéressant pour les lecteurs de savoir que nos camarades entrent dans la catégorie des prisonniers politiques – quelque chose d’inconnu dans la « libre » Amérique. Ils ont le droit de revoir des visiteurs chaque jour, de lire des journaux et des livres, de faire de l’exercice quatre heures quotidiennement; ils reçoivent de la bonne nourriture, qui ne peut pas être comparée à la neige fondue servie à Blackwell’s Island.

Avant que d »être emmenés, les prisonniers se sont vus offrir la possibilité de dire quelques mots. Tafforeau a commenté: « Je n’attendais rien d’autre du jury. »

Mahi: « J’ai fait ce que je considérais juste! » Paris: « Qu’aurait-on pu attendre d’autre d’eux! » Molinier: « Je suis heureux que le jury a utilisé son pouvoir pendant qu’il le peut; nous en tirerons profit. Quand nous aurons le pouvoir, nous aussi saurons comment l’utiliser. » Moucheboeuf: « C’est le verdict d’imbéciles. » Goldsky: « Messieurs, vous hâtez la révolution; continuez, vous faites notre travail. »

Nos braves gars furent emmenés après avoir crié, ensemble: « Vive l’anarchie! A bas l’armée! Vive la révolution sociale! ».

NDT

1.Le procès que décrit ici Max Baginski est celui d’anarchistes jugés pour avoir rédigé et placardé un manifeste protestant contre la répression sanglante d’une grève des chaussonniers à Raon-l’Étape lors d’une manifestation le 28 juillet 1907 qui fit deux morts et plusieurs dizaines de blessés. Voir L’émeute de 1907 à Raon l’Étape

2.Charles Malato 1857–1938 écrivain et journaliste anarchiste français. En 1874, il est déporté en Nouvelle-Calédonie avec ses parents communards. Ils reviendront en France en juin 1881. En 1886, il fonde La Révolution Cosmopolite, un groupe et un journal du même nom. Il écrit dans des journaux comme L’Art Social, La Société Nouvelle, L‘Aurore, Le Réveil Lyonnais, L’Attaque, ce dernier lui vaudra d’être condamné, en avril 1890, à quinze mois de prison pour « provocation au meurtre au pillage et incendie » Il s’installe à Londres en avril 1892 avant que de revenir en France en 1894.
En 1905, il poursuivi dans le cadre de l’attentat contre le roi d’Espagne en visite en France et acquitté faute de preuves.Lors de la première guerre mondiale, il signe le « Manifeste des seize ». En 1928, il rejoint le syndicat des correcteurs. Voir :De la Commune à l’Anarchie et Philosophie de l’Anarchie

3.Mateo Morral Roca (1880 – 1906) anarchiste catalan auteur d’un tentative d’attentat en 1906 contre le roi d’Espagne et qui s’est suicidé lors de son arrestation.

4.En fait, deux personnes peu recommandables, par la suite.
Gustave Hervé (1871- 1944) qui est passé du socialisme au national socialisme. lorsqu’en 1919 il créé un petit Parti socialiste national. A sa décharge, il renie son idéologie en 1938, au vu des persécutions anti-juives
Voir des articles parues dans La Guerre Sociale (1906-1910)
Urbain Gohier, de son vrai nom Urbain Degoulet, (1862 – 1951) Gohier se dit « monarcho-syndicaliste » ; il adopte des positions politiques ambiguës, voire contradictoires : dreyfusard, antisémite, antimilitariste et socialiste. En 1898, il est poursuivi à la suite de la publication de son pamphlet antimilitariste L’armée contre la nation et finalement relaxé.
Condamné en 1944 pour sa participation à la presse collaborationniste

5.Jean Goldschild (1890 – 1969) dit Goldsky ou sous son pseudonyme Jacques Guerrier
Il participe très jeune à l’expérience de la colonie anarchiste communiste de Saint-Germain-en-Laye. Il collabore à de nombreux journaux Germinal (Amiens, 1904-1914), L’Insurgé (Limoges, 1910-1911), Le Libertaire et à l’organe anarchiste révolutionnaire Les Révoltés (Paris).Lors de la première guerre mondiale, il est mobilisé et adhère au Manifeste des Seize. En septembre 1917, il est arrêté pour « complicité d’intelligence avec l’ennemi » et condamné à huit ans de travaux forcés. Il est libéré en août 1924. Il rompt ensuite avec les milieux anarchistes mais collabore néanmoins à Liberté, le journal de Louis Lecoin.

6.Pierre Ruff, (1877 – 1945?) Adhérent du Club anarchiste communiste et à la Fédération révolutionnaire communiste. Il est arrêté avec Louis Lecoin en novembre 1912, et condamné à cinq ans de prison pour provocation au meurtre, à l’incendie et au pillage. En décembre 1916, libéré depuis peu, il est à nouveau arrêté pour un manifeste dans le Libertaire intitulé Imposons la paix, et à nouveau condamné en octobre 1917 à quinze mois de prison pour la publication le 15 juin 1917, d’un numéro du Libertaire intitulé « Exigeons la paix« .
Après la guerre, il continue à collaborer au Libertaire et travaille comme correcteur, dont il adhère au syndicat en 1920.
Il est arrêté le 24 août 1942 et interné au Camp de Neuengamme où il aurait été envoyé au crématoire la veille de l’arrivée des Américains.

Eugène Moucheboeuf (1880 – ?)
Membre de la Fédération Communiste Révolutionnaire, il avait été expulsé de Belgique pour « activités anarchistes ». En avril 1907, il est un des signataires de l’affiche Aux Soldats puis du manifeste Aux crimes, répondons par la révolte et condamné à 15 mois de prison. Il collabore ensuite au quotidien La Révolution fondé par Emile Pouget.

 

 

 

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