Brigades Internationales

Il n’est pas question ici faire un historique des Brigades Internationales durant la révolution espagnole, sujet abondamment traité ailleurs, mais comme en général sur ce blog, de verser au dossier quelques documents inédits en français (toujours à ma connaissance)

Les notes du texte de Diego Abad de Santillán sont de R&B .

Pourquoi nous avons perdu la guerre
Diego Abad de Santillán 1

Texte original : Spain, 1936–1939  : Gravediggers of the Revolution

La formation des Brigades Internationales et leur entrée en Espagne a été présentée comme nécessaire pour faire contrepoids aux troupes et à l’aide militaire envoyées par les fascistes italiens et les nazis allemands. La principale différence entre les deux types d’aide était que celle des allemands et des italiens avait pour but la victoire militaires des franquistes et qu’elle constitua, qualitativement et quantitativement, un facteur décisif dans celle-ci. D’un autre côté, pour les républicains, les Brigades Internationales ne furent d’aucun utilité, sinon comme un instrument de domination des communistes. Les célèbres Brigades furent sans le vouloir, pour la république, un facteur de la défaite puisqu’elles firent pour les russes et le gouvernement espagnol qui leur était redevable, le travail anti-social au détriment de l’insurrection populaire.

Il y a une réalité que nous, révolutionnaires espagnols, ne pouvions pas ignorer : nous comptions sur le soutien actif de nombreux ouvriers et rebelles de tous les pays qui souhaitaient venir et combattre à nos côtés, pour notre cause, qui était la cause universelle de la liberté contre la tyrannie. Nous ne pouvions pas nous opposer à leur désir de combattre et de mourir avec nous. De nombreux italiens, allemands, français et autres nationalités ont combattu à nos côtés sur le front d’Aragon depuis le tout début.

Mais ce genre de soutien était une chose et les intentions politiques de ceux qui avaient créé les Brigades Internationales avec des recrues de tous les pays, en était une autre. Malgré les sincères intentions de certaines recrues qui étaient venues en Espagne, il y en avait d’autres, des travailleurs sans emploi, qui avaient été convaincus par les promesses attirantes de la propagande de recrutement. Ils étaient venus en Espagne non pas pour y mourir mais pour y faire leur vie, comme des soldats mercenaires de l’ancien temps. Les fondateurs et les dirigeants de haut niveau des Brigades Internationales , avaient compris, eux, l’objectif pour lequel ils avaient été formés.
En réalité, le gouvernement républicain ne recherchait pas un soutien populaire , ni dans la région du centre, ni en Catalogne, ni au Levant, ni en Estrémadure. Les russes avaient intelligemment compris que le gouvernement serait incapable d’imposer son autorité à moins d’être considéré comme au service du peuple, en satisfaisant à ses revendications et aspirations. Mais ils considéraient nécessaire de les refréner, de discipliner les masses, de les soumettre à un pouvoir central fort — de transformer le tempérament et l’âme espagnol. Le peuple combattait héroïquement le soulèvement militaire franquiste mais il n’était pas un instrument docile entre les mains du gouvernement ou de la bureaucratie du ministère de la guerre.

Afin d’acquérir un premier instrument domination à son service, le gouvernement central, aidé par les machinations diplomatiques du gouvernement russe , firent entrer les dénommées Brigades Internationales dans le pays. Le prétexte odieux avancé était que les milices populaires ne savaient pas se battre et n’obéissaient pas. En réalité, elles n’obéissaient pas à ceux à qui elles n’étaient pas obligées d’obéir !

Les milice savaient se battre et elles obéissaient de la même façon que les Brigades Internationales. La seule différence entre les deux, c’étaient que les Brigades recevaient des armes et des équipements modernes et efficaces alors que les milices populaires étaient pieds nus, équipées d’armes anciennes, sans munitions la plupart du temps. Elles souffraient du sabotage continuel de la bureaucratie centrale républicaine.

Nous [de la CNT/FAI] étions opposés à la formation des Brigades Internationales et avions ordonné aux délégués à la frontière de ne pas laisser les volontaires traverser la frontière française. Puis nous avons reçu la visite de personnalités, comme André Marty 2, qui était entré clandestinement en Espagne sous protection russe, pour nous convaincre d’autoriser le passage à travers la Catalogne de ces hommes qui voulaient se battre avec nous. Nous avons maintenu que nous disposions de quantité d’hommes et, qu’au lieu de faire entrer ces brigades en Espagne, ils devraient nous aider avec des armes et des munitions. Nous considérions comme un crime et une injustice que nos milices, avec leur état d’esprit et leur bravoure, soient désarmées alors que d’importantes unités étrangères se voyaient dotées de tout le nécessaire et bien traitées. Nous avons fait prisonnier un millier de ces volontaires et les avons reconduit à la frontière franco-espagnole. Alors, ils ont utilisé les ports français, d’où ils embarquaient pour les ports espagnols sous contrôle du gouvernement républicain.

Un jour, un de nos navire garde-côte, le Francisco, a arraisonné une cargaison d’armes destinées aux Brigades Internationales. Lorsqu’elle a été déchargée à Barcelone, nous nous sommes aperçus qu’elle était constitué de matériel vétuste datant d’avant la première guerre mondiale, acheté par le gouvernement centrale espagnol, sans se soucier du prix. Il était d’une telle piètre qualité que nous n’avons pas fait d’objections pour le restituer lorsqu’on nous l’a demandé. Les français pleins d’initiatives chargé d’organiser les Brigades Internationales faisaient, de toute évidences, des affaires juteuses avec le gouvernement de la république.

Après d’habiles manipulations de la situation par le gouvernement russe, nous avons été obligés d’abandonner le commandement des milices en Catalogne. Par conséquence, les dénommés volontaires purent passer alors sans obstacle par la Catalogne.

Nous n’avions pas encore une conscience claire du danger que représentaient ces brigades présentées comme instruments du gouvernement central. Nous étions certains que les combattants de base qui n’étaient pas de simples aventuriers ne se seraient pas portés volontaires pour le rôle qu’on voulait leur faire jouer ; ils n’avaient pas conscience que les brigades étaient nécessaires, non pas pas pour l’effort de guerre, mais dans l’intérêt des partis politiques traîtres des aspirants à la dictature. On avait besoin d’une force armée à cette fin, puisque le peuple espagnol se comportait obstinément comme des adultes indépendants.

Par la suite, et lorsque leur mission avait été remplie, nous avons exprimé notre opinion à de nombreux combattants des Brigades Internationales et ils concédèrent volontiers que nous avions raison. Mais il était trop tard pour réparer les dégâts qu’ils avaient involontairement causé.

Nous ne parlerons pas ici des prisons secrètes ou des assassinats délibérés de volontaires qui n’étaient pas de loyaux staliniens. Il semble que le machiavélisme russe avait calculé que, dans le contexte de sympathie chaleureuse engendrée par la révolution espagnole, il pourrait utilisé les Brigades Internationales contre les trotskistes, les anarchistes, les socialistes indépendants et autres adversaires qui étaient attirés vers les Brigades. Leur calcul était en partie juste.

Nous ne savons pas combien de volontaires ont rejoint les Brigades. Ils étaient peut-être entre vingt et vingt cinq mille. Mais la vérité est que, après quelques mois, et aussitôt la prise de fonction de Indalecio Prieto comme ministre de la guerre, la majorité des combattants des Brigades étaient des espagnols à qui ont avait demandé d’y servir sous le commandement des communistes de Russie et d’ailleurs. Les rangs de ces brigades étaient plus souvent dégarnis par les désertions que par le feu ennemi et ils étaient regonflés par des appelés espagnols.

A notre avis, il n’y eut plus jamais une telle opposition de la part du peuple, sans capacité néanmoins d’influencer le déroulement de la guerre, qu’envers la création des Brigades Internationales et, plus tard, celle des carabiniers arrogants.

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1. Diego Abad de Santillán (1897 – 1983) né Sinesio Vaudilio García Fernández émigre avec ses parents à l’âge de huit ans en Argentine. Il revient en Espagne en 1912. Il entre en contact avec les milieux anarchistes à la suite d’un séjour en prison suite à la grève générale de 1917, A sa libération, il retourne en Argentine où il milite au sein de la Federación Obrera Regional Argentina (FORA)
Condamné à mort pour sédition il s’enfuit en Uruguay et rejoint l’Espagne à la proclamation de la Seconde République espagnole en 1931. Il refera un autre séjour clandestin en Argentine avant que de revenir en Espagne en 1934 où il commence à militer au sein de la Fédération anarchiste ibérique (FAI)
Il dirige les journaux Solidaridad Obrera et Tierra y Libertad et en fonde trois nouveaux : Tiempos Nuevos, Butlletí de la Conselleria d’Economia et Timón. Après la révolution de juillet 1936, il représente la FAI au Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA), qui coordonne les diverses milices de Catalogne.
Entre décembre 1936 et avril 1937, il est conseiller économique au sein du ministère de l’économie de la Generalitat de Catalogne.
A la fin de la guerre, il s’enfuit en Argentine via la France. Il reviendra en Espagne en 1977, après la fin de Franco
Outre de nombreux ouvrages, Santillán a traduit en espagnol de nombreux auteurs anarchistes comme Piotr Archinov, Michel Bakounine (l’œuvre complète), Joseph Dejacque, Luigi Fabbri, Sébastien Faure, Jean Grave, Gustav Landauer, Errico Malatesta, William Morris, Max Nettlau, Pierre-Joseph Proudhon, Rudolf Rocker (l’œuvre complète), Augustin Souchy.
Santilla s’est prononcé en faveur du vote pour la gauche en février 1936, parce qu’il pensait que cela favoriserait la libérations des milliers de militants anarchistes emprisonnés suite au soulèvement des Asturies en octobre 1934. Il a reconnu par la suite les effets limités d’une telle position.
De la même façon, il a participé au gouvernement national et provincial avant que de devenir critique sur la politique de collaboration après le 19 juillet.
Voir par auteurs en français pour des documents en ligne le concernant

2. André Marty (1886 – 1956) était un dirigeant du Parti Communiste Français, nommé en 1936 par le Kominterm, inspecteur général des Brigades internationales. Il fut surnommé le « boucher d’Albacete » par le journal Le Libertaire. Si cette sinistre renommée est discutable selon des historiens, il n’en est pas moins vrai qu’évoquant devant le Comité central du PCF, le 22 novembre 1938, le procès des militants du POUM, Marty déclara «je suis bien certain que si, dans des circonstances analogues à l’Espagne, les travailleurs français trouvaient devant eux des poumistes, ils n’auraient pas mis huit mois pour les juger. »La Brochure populaire, n°27, décembre 1938, p.26 cité dans André Marty l’homme, l’affaire, l’archive
Pour avoir une idée de la haute estime dont Marty jouissait auprès des milieux anarchistes voir le virulent (pour le moins) article de Maurice Joyeux dans  Le Monde libertaire – n°9 juin 1955

 

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