Les casseurs

Une fois n’est pas coutume, regardons un peu l’actualité.(Ce n’est pas tous les jours fête). Il ne vous aura pas échappé qu’un terme est revenu sur le devant de la scène politique et donc médiatique à l’occasion des manifestations contre la « Loi Travail » : les « casseurs ».

Mon premier étonnement n’est pas que les autorités politiques et policières ressortent le terme, mais la docilité avec laquelle elle est reprise sans question par les médias. Je ne vais pas me lancer dans une longue et fastidieuse revue de presse, radiophonique ou télévisuelle. Vous avez tous entendu ce terme à moins d’avoir passé le dernier mois sur Mars ou une île déserte.

Pour Bernard Cazeneuve, le ministre de l’intérieur, selon une intervention reproduite dans Le Monde, les casseurs  » ont pour seule motivation la haine de l’État et de ce fait, des valeurs de la République  »

Le cadre est planté. Les « casseurs » sont une menace pour la République et ses valeurs, dont chacun-e sait qu’il s’agit de « Liberté, Égalité, Fraternité ».
La palme d’or à Claude Goasgen, ancien ministre de la Réforme de l’État sous le gouvernement Juppé (grand réformateur lui-même avec sa loi sur la Sécurité sociale de 1995 et le grand mouvement de grève qui s’ensuivit) qui déclare sur son site : « Les casseurs se conduisent comme s’ils étaient les complices plus ou moins conscients des terroristes islamistes. »

Il s’agit ensuite de séparer le bon grain de l’ivraie dans le discours politique officiel et médiatique :

Bruno Le Roux :

Il faut que les organisateurs, de façon très claire, mettent à l’écart ces casseurs qui ne représentent en rien ce qu’ils sont. Il faut qu’ils s’en dégagent et qu’ils mettent un cordon démocratique entre ceux qui cassent et ceux qui manifestent » Que les organisateurs mettent à l’écart les casseurs

Et ce édito de Ouest France Loi Travail. Condamner la violence

Il faut être clair. On ne peut pas s’habituer à pareilles images de guérillas urbaines à répétition et qui vont crescendo. Mais il faut bien faire le distinguo en dissociant les manifestants pacifistes des fauteurs de troubles qui trouvent, là, un prétexte pour commettre leurs actes délictueux. Et abîmer la République.

afpUn « casseur? » AFP

Reste à justifier la violence  le travail exemplaire et le rôle des forces de l’ordre :

« Quelles sont, en pareil cas, les missions des forces de l’ordre?
Chacun doit comprendre que les forces de l’ordre sont là pour veiller au bon déroulement des manifestations et, en ce sens, protéger la liberté de manifester. » Pascal Popelin député PS de Seine-Saint-Denis : « Pas d’excuses pour les casseurs!« 

Tout est en place. Et tout fonctionnerait comme cela a toujours fonctionné jusqu’à maintenant si il n’y avait quelques couacs.

Passons sur La CNT, disqualifiée comme organisation anarcho-syndicaliste, dont la porte du local a été défoncé à coup de bélier par les policiers et les locaux saccagés

Passons aussi sur Solidaires et les tirs tendus de grenades sur le pare-brise de son véhicule à Marseille. Ils ne valent guère mieux que la CNT.

Un peu plus embêtant, il y a l’Humanité, L’attitude des forces de l’ordre est irresponsable

Et la CGT qui traîne aussi des pieds pour entrer dans le cadre. (Deux mois de prison ferme pour un délégué CGT de PSA Rennes, Fabrice Rouillaux, qui a refusé les prélèvements ADN et les travaux d’intérêt général), de quoi faire douter de la liberté de manifester.

Et puis quelques rares voix esseulées (1) comme celles de Laurent Mucchielli

« Il faut faire attention à ne pas relayer uniquement le discours officiel de l’État », a mis en garde le sociologue Laurent Mucchielli vendredi sur France Info, au lendemain des affrontements en marge des manifestations contre la loi Travail
Le directeur de recherches au CNRS et fondateur de l’Observatoire régional de la délinquance à Aix-en-Provence a ajouté que « le gentil État contre les méchants casseurs, ce n’est pas la seule réalité. Il y a aussi une volonté de répression face à un mouvement qui prend de l’ampleur et qui doit commencer à faire un petit peu peur aux politiques ». Le gentil État contre les méchants casseurs, ce n’est pas la seule réalité

et celle de Sami Battikh qui a participé à la manifestation parisienne du 28 avril

Dans cette foule, une centaine de cagoulés, clairement là pour aller à l’affrontement. Mais contrairement aux idées répandues un peu partout, ces « casseurs » ne se sont pas insérés dans la manifestation. Ils n’ont pas profité de cette foule pour s’y glisser et s’y cacher. Non, ils étaient présents et bien visibles avant le début de la marche.

Et des milliers de personnes ont d’eux-mêmes décidé de marcher à leur côté. Ces milliers de personnes n’ont pas jeté de pavés sur les CRS, mais ils ont accompagné ceux qui les jetaient et les ont aidés (par leurs chants, par leur présence, par des mains tendues lorsqu’une personne était à terre, par des bouteilles d’eau offertes).

…Ces personnes ne sont pas des assoiffés de sang. À les voir dans le cortège autonome, on pourrait les croiser dans n’importe quelle manif étudiante ou sur la place de la République.

…Lorsque le cortège est arrivé à Austerlitz, plusieurs dizaines de manifestants ont désossé la rue de ses pavés. Ils ont attendu d’avoir assez de munitions pour les lancer, en même temps, sur les forces de l’ordre. Les CRS ont « logiquement » répliqué. Sauf que cette réplique a été d’une ampleur et d’une violence difficilement justifiable.
Alors que quelques lacrymo aurait suffi à disperser la foule, ils ont décidé de totalement inonder le quartier de gaz lacrymogène. Un déferlement qui en est devenu dangereux physiquement.

L’objectif de cette réplique ultra violente est donc bien de dissuader les manifestants à être solidaires des éléments les plus violents du cortège. Par la peur, les empêcher de revenir grossir le rang des anonymes et des radicaux lors des prochains rassemblements. Manifestation à Paris : des « casseurs » ? Oui, mais ils n’étaient pas assoiffés de sang

Des petites fissures dans le discours officiel bien rôdé. Mais quelque chose leur échappe, comme le dit Sami :

Les lignes sont en train de bouger de façon non-visible, mais profondes. Cela inquiète aussi bien les dirigeants (politiques, économiques et médiatiques) du pays que les forces d’oppositions traditionnelles. La force du mouvement en est aussi sa faiblesse : incontrôlable, insaisissable et imprévisible.

Ou comme le chantait Bob Dylan en d’autres temps dans Ballad Of A Thin Man

Because something is happening here
But you don’t know what it is
Do you, Mister Jones?

P.S J’ai le privilège et l’honneur d’être voisin de la ZAD et dans la région nantaise, nous avons Bruno Retailleau, entre autres joyeusetés, nouveau président du Conseil régional qui souffre d’un léger trouble obsessionnel et qui voit la ZAD partout :

La réalité c’est que les ultra-violents qui caillassent les vitrines, attaquent les forces de l’ordre ou s’en prennent aux journalistes ont fait de Nantes le nouveau champ de bataille de leur lutte anti-capitaliste et de la ZAD de Notre Dame des Landes la base arrière de leur combat. La présence de cette zone de non-droit à quelques kilomètres de Nantes est pour beaucoup dans les évènements de ces dernières semaines à Nantes.
Je demande à l’Etat de cesser ses atermoiements en évacuant une bonne fois pour toutes la ZAD de Notre Dame Des Landes.
Les Nantais ne supportent plus de voir leur ville se transformer en champ de bataille tous les week-end. tant que la ZAD n’aura pas été évacuée, les Nantais resteront à la merci des casseurs.
Violences à Nantes lors de la manifestation contre la Loi Travail : réaction de Bruno RETAILLEAU

Et Nuit Debout ?

Il y a une convergence » entre Nuit Debout et « les zadistes de Notre-Dame-des-Landes. (…) Il y a cette jonction », a-t-il affirmé, évoquant des « zones de non-droit ». Nuit Debout. Bruno Retailleau dénigre les participants

Et c’est vrai : la ZAD était représentée le 28 avril à Nantes, par une cantine qui proposait des repas à prix libre.

(1) Il s’est ajouté depuis quelques autres voix, dont celles d’une centaines d’intellectuel-les notamment, qui dénoncent « la stratégie du gouvernement d’isoler des «groupes organisés» et d’exagérer leurs faits de violence pour décrédibiliser les manifestations contre la loi travail à Rennes et à Paris. » dans un texte intitulé «Casseurs» : renverser l’accusation.

 

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